MARIA LUÍSA MALATO..
Maria Luísa Malato est professeure associée (agrégée) à la Faculté de Lettres de l'Université de Porto. Membre de l'Institut de Littérature Comparée et de la Société Portugaise de Rhétorique, elle fait partie de la direction de l'Association Portugaise de Littérature Comparée. Spécialiste du XVIIIe siècle  portugais, elle est l'auteur de Manuel de Figueiredo: uma perspectiva do neoclassicismo português -1745-1777 (Lisbonne: Imprensa Nacional-Casa da Moeda, 1995), Por acazo hum viajante... a vida e a obra de Catarina de Lencastre, Viscondessa de Balsemão,1749-1824 (Lisbonne: Imprensa Nacional-Casa da Moeda, 2008), História da Literatura Europeia: uma introdução aos estudos literários (Lisbonne: Quid Juris, 2008), entre autres. 

L'importance de ne pas s'appeler Ernest dans un roman
d
'Adelto Gonçalves 

Traduction : Jacques Boutard

        Dans le roman, le prénom (ou le nom propre, NdT) a une grande importance. Il distingue le personnage du figurant, confère une densité psychologique au portrait et un « effet de réel »à l'action. Dans l'article 3 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Enfant, avoir ou ne pas avoir de nom revient à accentuer ou annuler des contenus d'ordre psychologique ou idéologique, délimitant pour le « lecteur » (l'Autre) de nombreuses perspectives. Selon les règles de la rhétorique, ne pas nommer, c'est réduire l'individuel au collectif, c'est nier la revendication au statut d' « individu ». C'est ainsi que le nom porté à l'état-civil, contrairement à la marque commerciale, a une valeur juridique réputée inaliénable et inappréciable, mettant ainsi l'individu à l'abri de toute tentative de la part de tiers de lui attribuer une valeur marchande dans le but de l'échanger, le vendre ou l'acheter.

            Ces divers aspects sont mis en évidence par l'emploi du nom propre, dans un roman d'Adelto Gonçalves : Os Vira-Latas da Madrugada. Écrit à la fin des années 60, il a été publié em 1981, recevant la mention  honorable du Prix José Lins do Rego. En 2015, il a finalement été réédité avec la préface originale de Marcos Faerman, enlevée au dernier moment de l'édition de 1981, de crainte que le régime politique ne voit trop facilement dans ces histoires tristes “la tristesse des temps qui les ont rendues réelles”.  Si, dans le contexte répressif des années 60 à 80, la question idéologique se superposait à la question esthétique, la distance qui les sépare de la réédition permet de mieux mettre en valeur certaines stratégies telles que l'emploi ironique des noms propres, fréquemment souligné par l'emploi des caractères italiques.

            Les noms propres révèlent ici un mélange de styles. Nous ne sommes pas en présence d'un roman situé dans un espace conventionnel, bien que l'action se passe à Paquetá, un quartier portuaire de Santos, au Brésil: la représentation d'un point de rencontre non distinctif de mouvements provisoires est ici un exercice initiatique, d'éducation visuelle.  Ce n'est pas non plus un roman historique orthodoxe, bien que les souvenirs soient ceux d'un contemporain de la colonne Prestes, de Vargas[1] et du coup d'état militaire de 1964: “Dans ce livre, le temps n'existe pas, les événements se confondent, les dates sont oubliées”.

            Dans un espace concentrationnaire, les prénoms mettent en évidence un temps non-chronologique: la coexistence de l'Antiquité gréco-latine (les vagabonds peuvent s'appeler Pline, Juvénal, Eronildès, Thémis) avec la chrétienté (Gabriel, Belchior, Rosário, Epifânio); de l'époque pré-coloniale (Cariri, Tibiriçá), avec un temps colonial (Negrinho Louva-Deus, Nego Oswaldo) ou post-colonial, temps de migrations (Arouca, Valongo). Le nom propre apparaît associé à la nationalité ou à la race, comme si Paqueta était le monde entier: c'est là que vivent la Turque Isabelle, João, qui vient  d'Angola, le garçon de café portugais, le Grec, la Grecque, qui fréquentent le Old Kopenhagen, le El Moroco, le Volga ou le Mont Serrat, des bars qui nous rappellent le Mexico-City de Camus.  Les noms patronymiques, les noms de famille, sont rares et toujours rapportés au discours indirect.

            Le prénom apparaît quand il est intimement lié à la profession, ou à son absence, comme s'il s'agissait d'un surnom rajouté, sans valeur juridique: Le vagabond Plínio, le voyou  Sarará, une certaine Milena qui travaille au Las Vegas. Les prénoms se révèlent équivoques, porteurs d'ironie, d'llusions et de provocations Le Grec et la Grecque ne s'étaient connus qu'à cause de leur sobriquet. Ils allaient jusqu'à se ressembler, mais le Grec était un Portugais aux yeux bleus, tandis que la Grecque était originaire de l'état brésilien de Santa Catarina. João de Angola  était arrivé du Rio Grande do Norte. Le vieux Plínio est appelé Primo par ceux qui n'arrivent pas à prononcer son nom.

Paquetá a une autre dénomination pour ceux qui n'y vivent pas. Les journalistes l'appellent Boca do Lixo. Mais “Nous autres, ceux de cette époque-là, nous savons que, si aujourd'hui  le quartier du port n'est pratiquement connu que sous le nom de Boca, c'est dû à un fichuporteño[2] qui a débarqué ici un jour et qui a eu l'idée de comparer cebout du port au quartier de La Boca, à Buenos Aires.  Mais, comme disent les vieux marins, aucun endroit au monde n'est comparable à ce quartier portuaire ».

            Entre la représentation de l'universel et de l'unique, les prénoms créent, défont et récréent les différents horizons d'espérances de ceux qui vivent dans le « quartier du port », sur le fil du rasoir : l'espace où les femmes des rues ne se donnent pas parce qu'elles ne vendent que leur corps, où les enfants « dorment avec des pédérastes et vivent de menus larcins », où les anciens esclaves rêvent de la fille blonde qui fait la publicité de Coca-Cola sur un panneau publicitaire, et où les travailleurs des docks dépensent leur salaire dans l'oubli promis par des enseignes absurdement exotiques :Estrela da Manhã, Chave de Ouro, Gold & Silver, Las Vegas, Salão Azul, Imperial, Pavão de Ouro, Zanzibar, Zanzi, etc… Ah, l'ironie des analphabètes du bar ABC, ou des crève-la faim de chez Maxim's !...

            Les erreurs sur les noms propres constituent presque un thème à eux seuls, dès les premières lignes: Quelle est l'origine étymologique du nom “Paquetá”? Le narrateur renvoie à une note de bas de page du volume II de Historia de Santos, de Francisco Martins dos Santos (le nom de l'historien est un « nom motivé [3]», comme ceux qu'on trouve dans les romans). Selon cet historien, Paquetá ne signifie pas, comme il est couramment admis, un lieu où vivent des « pacas [4]».

            Le vulgum pecus et les historiens sont victimes d' étymologies simplifiées », de « l'invention de traducteurs faciles ». Et les pacas, comme chacun sait, ne vivent que dans de l'eau douce et limpide, et surtout pas dans des marécages (dont l'existence est attestée par une photographie de Paquetá prise à la fin du 19e siècle). « Il raconte encore que la véritable étymologie du mot Paquetá est PAÃIQUÊ-TÃ, contracté en: PÃ-QUE-TÀ, qui, avec le temps et par évolution, est devenu PA-QUE-TÃ. Qu'il explique ainsi : ‘PAÃ – embourber, envaser; IQUÊ – côté; e TÃ – apocopeusuelle de TATÃ – dur, fort -, signifiant un lieu fortement envasé, plus que les autres lieux de l'île habitable”.

            Pas moins fantaisiste que celle du petit peuple, cette explication « scientifique » de F.M de Santos s'apparente en fin de compte à un processus romanesque.  La fiction reproduit des phénomènes de contraction et d'apocope, de syncrétisme et d'oubli[5]. Leroman, comme l'évolution d'un nom propre, est un processus de densification de l'espace temps, et fait de l' « effet de réel » un exercice de possibilités. C'est aussi pour cela que c'est un roman, selon Faerman, « de sons délicats ».

[1]   Getúlio Vargas, président du Brésil de 1930 à 1945 et de 1951 à 1954.

[2] Terme espagnol d'Argentine signifiant  « habitant de Buenos Aires ».

[3]  Pour une explication de ce qu'est le « nom motivé », voir A Concepção de Língua de Saramago, O confronto entre o dito e o escrito, de Mirian Rodrigues Braga, chapitre II,page 51.

[4]  Cuniculus paca : gros rongeur frugivore de l'Amérique tropicale et subtropicale (depuis le sud du Mexique jusqu'au Paraguay) dont la chair est très appréciée.

[5]  Voir Michel Pêcheux, Analyse automatique du discours, Dunod, Paris, 1969

 
 

Os Vira-Latas da Madrugada, d'Adelto Gonçalves, préface de Marcos Faerman, présentation d'Ademir Demarchi, postface de Maria Angélica Guimarães Lopes et illustrations et couverture  d'Enio Squeff. Taubaté-SP: Associação Cultural Letra Selvagem, 216 pages., 2015, R$  35,00. E-mail: letraselvagem@letraselvagem.com.br   Site: www.letraselvagem.com.br

 
 
 

 

   
   
   




 



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